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Hacker le cerveau, est-ce si anodin ?

Posté par le dans Biologie
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Le corps est devenu un terrain de jeu. On connaît des artistes comme l’australien Stelarc qui s’est fait greffer une oreille sur le bras gauche ou des scientifiques comme Kevin Warwick qui s’est doté d’implants électroniques. Ces cas isolés deviennent légion avec l’engouement pour la biologie de garage et des équipements désormais très bon marché. 

Le californien Dave Asprey est un fan des expériences cérébrales : fondateur de Bulletproof, il a passé quinze ans et a investi plus de 300.000 $ pour pirater sa propre biologie. Il affirme avoir gagné plus de vingt points de QI. Mais il y a aussi les tribus de biohackers qui pratiquent sans tabou la stimulation cognitive.

Biohacker mental, Vincent Corlay est un fan: « J’ai mené à titre personnel des tests avec la tDCS (transcranial direct current stimulation. Après avoir veillé 30 heures, je me suis branché 30 minutes sur une pile 9 volts avec deux électrodes en gel et j’ai fait ensuite un test de réactivité. J’ai obtenu 15% de plus (que hors stimulation) ». Transhumaniste, le jeune homme anime le CogLab de La Paillasse, Laboratoire coopératif situé au 226 rue St Denis à Paris.

Cette petite communauté a organisé la première Implant Party lors de Futur en Seine et explore aussi bien les psychostimulants (Vincent a testé une vingtaine de nootropes  et l’électrostimulation crânienne qui peut se pratiquer à l’aide d’une simple pile et de deux électrodes. 

Body Hacking

Paul Peyriller, lui aussi membre du Coglab, raconte ses expériences d’électro-sommeil ou Transcranial Electrical Stimulation (TES), avec quatre électrodes. « J’ai fait des séances de 45 minutes, je m’endormais juste après pendant 6 heures en sautant du lit le matin. Sans ça, je dormais péniblement 8 heures avec un réveil lourd. ». A basse fréquence, la TES stimulerait la production d’endorphines. Ses effets relaxants sont mis en avant par les fabricants de modules de stimulation comme le Britannique Fo.cus qui vend du « rêve lucide » ou encore l’Américian Thync et son petit boîtier temporal du dernier chic. Chacun y va de son dispositif pour modeler son humeur : Yohan Attal a créé MyBrainTech qui propose Melomind, un casque connecté pour « en finir avec le stress ». Sur les pas des start up Emotiv, Interaxon, Neurosky ou Thynk … L’écosystème est parfaitement articulé avec les réseaux transhumanistes.

Zapping the brain at home

Des scientifiques s’inquiètent de ces usages « sauvages » de neurotechniques qu’on testait déjà dans les années 1950. Racher Wurzman, Roy H. Hamilton et Alvaro Pascual-Leone ont publié début juillet une lettre ouverte dans les Annals of Neurologypour souligner « les inconnues importantes concernant les effets des stimulations par courant direct ». En tant que scientifiques et cliniciens, ils ont participé à un séminaire sur le sujet (1) auquel ils se réfèrent pour mettre en garde contre de possibles risques : les effets de ces courants peuvent être durables, très variables selon les individus. Les auteurs précisent que ces traitements peuvent affaiblir des compétences et insistent pour dire que l’évaluation risque/bénéfice diffère selon que l’on est dans le curatif ou dans l’amélioration de fonction. 

Sur le nouveau site Anthropotechnie lancé fin juin par la Fondation Fondapol, le sujet est abordé  à l’occasion d’une chronique d’Anna Wexler, parue dans le New York Times. La doctorante du MIT défend l’hypothèse que ces pratiques, qui ont émergé dans les années 2011-2012, longtemps considérées comme imprudentes et téméraires, sont en réalité « astucieuses, inventives et pleines de ressources».

Pourquoi se faire cobaye ?

La situation mérite qu’on s’attarde et qu’on s’interroge. Car qu’est-ce qui fait donc l’intérêt croissant des biohackers pour ces méthodes ? Les journaux scientifiques regorgent d’annonces séduisantes. Ils affirment que « la tDCS peut être utilisée à des fins thérapeutiques, notamment pour traiter la dépression, l’autisme ou pour améliorer les capacités d’apprentissage ». Des tentatives de traitement sont faites pour pallier la maladie d'Alzheimer1, de Parkinson2, de Huntington, la fibromyalgie5, la schizophrénie7. On trouve aussi une indication très spécifique. « La stimulation transcrânienne à courant direct pourrait permettre d’accélérer l’apprentissage des langues ». Aux Etats-Unis, une base de l’armée mène des études de ce type pour diviser par deux les temps d’apprentissage du pilotage de drones. 
 
Alors comment freiner l’engouement de jeunes en recherche d’expériences intenses ? Surtout quand, dans tous les coins du web surgissent des offres alléchantes avec des équipements à moins de 10 euros ! Des aventuriers s’exhibent en pleine « séance d’initiation »… Des témoignages en tous genres donnent envie d’essayer ! Le musicien Peter Simpson-Young cherche à augmenter la concentration.
 
Dans un reportage complet, la clinicienne Colleen Loo du Black Dog Institute signale les effets secondaires et durables de ces techniques. Pour tous ceux qui ont sondé les limites perceptives, le risque est toujours la mise en dépendance. Ainsi Aldous Huxley, grand consommateur de LSD a déclaré en 1961 à la California Medical School de San Francisco : « Il y aura, dès la prochaine génération, une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir ».
 
 
(1) Institute of Medicine. Non-invasive neuromodulation of the central nervous system: opportunities and challenges: workshop summary. Bain L, Posey Norris S, Stroud C, eds. Washington, DC: National Academies Press, 2015.
 
 
 

 

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Dorothée BROWAEYS est journaliste, rédactrice en chef adjoint à UP MAGAZINE et coordinatrice de Synenergene avec JJ Perrier. Biologiste de formation, elle a confondé VivAgora, association pour la mise en culture de l'innovation. Impliquée dans des processus constructifs d’inclusion des parties prenantes (Forum NanoRESP, Université populaire Paris2), elle promeut l’ouverture des écosystèmes d’innovation. Elle a publié Fabriquer la vie : où va la biologie de synthèse ? (Seuil, 2011) et Le Meilleur des nanomondes, (Buchet Chastel, 2009).

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Invité mercredi 14 avril 2021

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